Publié le 16/09/2026
Publié le 16/09/2026
Imaginez un peu : faire naître, de rien, une œuvre.
Depuis la rentrée 2025, le Théâtre des Champs-Élysées propose une nouvelle série de podcasts autour du processus créatif dans la composition. Compositrices et compositeurs se confient à notre micro : comment naît une oeuvre ? D'où vient l'inspiration ? Quels sont les secrets du métier ?
Cet épisode avec Elise Arancio, 4e lauréate du Prix Pisar, est le septième de la série - le troisième en anglais. La pièce pour orchestre Hommage au soleil sera créée ce 1er octobre 2026 par l'orchestre Les Siècles sous la direction de Pierre Bleuse.
Vous trouverez ci-après la transcription en français du podcast. Il est recommandé néanmoins de l'écouter, même en anglais, pour entendre les extraits des œuvres mentionnées ainsi que la douce et précise personnalité de la compositrice.
Bonne écoute !
---
TRANSCRIPTION EN FRANÇAIS
Imaginez un peu : créer de la musique à partir de rien.
Dans cette série, des compositrices et compositeurs répondent à des questions sur leur processus créatif. Comment naît une œuvre ? D’où vient l’inspiration ? Quels sont les secrets pour bien écrire la musique ?
Cet épisode est avec Elise Arancio. Sa pièce pour orchestre Hommage au soleil sera jouée pour la première fois ce 1eroctobre 2026, interprétée par l’orchestre Les Siècles sous la direction de Pierre Bleuse.
__
Je m’appelle Elise Arancio, je suis compositrice mais aussi écrivaine. J’ai commencé mes études à Curtis, puis je suis allée à la Juilliard pour mon master. À présent, j’étudie à Yale pour un autre master.
Vous souvenez-vous de la première fois où vous avez écrit de la musique ?
Oui, j’avais 11 ans, je faisais un peu de piano. Je crois que je venais de commencer l’alto aussi, c’étaient mes instruments principaux. Un jour, je n’étais pas allée à l’école et j’ai commencé à écrire de la musique. C’était étrange, mais je n’ai jamais arrêté depuis.
C’était juste au piano ?
J’avais découvert un logiciel en ligne qui permettait d’écrire des partitions très vite, alors que j’étais lente au piano, et un peu moins douée, ce qui compliquait les choses. Mais avec ce logiciel, je me suis dit « wow, je peux juste écrire. Ecrire ce que je veux. » Et c’était parti.
Compreniez-vous déjà à l’époque que ça mènerait à une carrière musicale ?
Eh bien, pas vraiment. Je pense que c’est parce que je viens d’une famille de non-musiciens, non-artistes. Donc tout ce que je savais à l’époque c’est que c’était ce que je préférais faire. Et plus je continuais, plus je me disais « j’adorerais en faire mon métier ». C’était une sorte de rêve, mais je n’ai pas compris avant un moment que je pouvais vraiment faire ça. Et je me sens encore chanceuse tous les jours de pouvoir travailler là-dedans.
Quand fut la première fois qu’une de vos œuvres a été jouée pour un public ?
Je crois que ma première fois c’était quand je faisais partie d’un orchestre à cordes, au collège-lycée. La cheffe d’orchestre a eu vent du fait que j’écrive, donc elle m’a passé commande et j’ai écrit ma première pièce. Je pense que j’avais peut-être 13 ou 14 ans.
Comment naît l’idée d’une pièce ?
Personnellement, je suis inspirée par les textes et la poésie, je trouve beaucoup d’inspiration quand je lis un poème ou – comme pour cette pièce à venir – en écoutant de la poésie de Chapelain, la pièce s’écrivait presque d’elle-même. Autrement, bien sûr, je m’appuie sur une pulse, un rythme, et la pièce se développe à partir de là.
Ca nous mène à la perfection à la prochaine question. Une fois que l’idée est là, quelles sont les premiers éléments qui naissent ? La mélodie ? Le rythme ?
Je suis tellement portée sur le rythme. Et bien sûr, la mélodie aussi. Je sais que chaque compositeur est différent et les gens sont très, très intéressés par l’harmonie ou la texture. Et je le suis aussi évidemment, tout joue sa part. Mais le rythme est tellement important pour moi. Je pense que je devais être une percussionniste dans une vie passée.
Ca a tendance à être la base de comment je travaille, ainsi que le visuel. Enfin, l’imagerie ne veut pas forcément dire rythme, mais ça peut jouer sur la texture, ou influencé par un poème, ou un mot, ou quelque chose qui peut se transformer en musique. Et j’adore ce genre de challenge.
Ce visuel dont vous parlez, on le retrouve quand on voit l’ensemble jouer ?
Oui, je pense. Quand j’étais altiste, j’avais souvent l’occasion d’écouter les autres pupitres et j’adorais ça. Je trouve qu’il y a quelque chose de très dramatique dans un orchestre, tous ces gens sur scène. Un moment soliste va être dramatique aussi, ou les moments d’unisson, les moments où tout le monde joue très fort, pourtant chacun attelé à ses petites choses. J’adore le potentiel de tout ça. Visuellement, le dramatisme sur scène est très grisante à exploiter, quand on écrit pour orchestre.
Et vous, jouez-vous parfois votre musique en public ?
Non. Enfin, je n’ai pas joué ma musique depuis un moment. Je pense que c’est parce que c’est trop difficile pour moi parfois ! J’adorerais, un jour, m’y remettre, parce que j’adore jouer avec d’autres personnes. D’ailleurs ça aide vraiment en tant que compositrice d’avoir ça en tête.
Si vous pouviez nommer un groupe d’instruments idéal pour lequel écrire, ce serait quoi ?
Eh bien, les cordes sont ma zone de confort. J’adore les cordes. Mais les percussions aussi. Et la voix, bien sûr – j’écris de plus en plus pour la voix depuis un moment. Donc je dirais une combinaison de tout ça, avec de l’électro bien sûr, parce que j’écris aussi un peu ça.
Y aura-t-il de l’électro dans la pièce du 1er octobre ?
Non, non. Richard Bean travaillait ses premiers sons électro sur cassette, j’aurais l’impression de faire doublon, ou d’effacer sa vision.
Comment savez-vous quand une pièce est terminée ?
Souvent, une deadline !
Enfin, ça dépend, chaque pièce est différente. Certaines semblent plus terminées que d’autres. Parfois, des morceaux donnent l’impression d’avoir besoin de révision. Pas trop – c’est intuitif, cette sensation de rythme d’avancement, comme si les idées musicales différentes étaient des personnages qui dialoguent. Est-ce que le personnage s’est assez développé ? A-t-il fait ce qu’il devait faire ? Est-ce terminé, ou est-ce irrésolu ?
C’est un peu comme une histoire, et lorsque l’histoire parait terminée, ou la pensée, alors on se dit « c’est bon, on a notre œuvre ».
Que se passe-t-il dans votre tête quand vous l’entendez pour la première fois ?
Eh bien, ça n’a pas le même son que ce qu’on entendait dans notre tête pendant des mois et des mois. Et c’est très intéressant de naviguer ça : qu’est-ce qui se passe ? Habituellement, ça sonne encore mieux que ce qu’on attendait. Et surtout avec orchestre, c’est une expérience à vivre. Il n’y a rien qui capture l’effet d’un vrai son d’orchestre.
Donc il y a les choses qu’on pensait qui seraient très audibles et qui ne le sont pas, ou inversement des choses qu’on entend beaucoup trop. Et c’est un challenge en tant que compositrice. Mais il y a toujours un mélange d’émotions, je dirais. Mais c’est toujours une occasion d’apprendre.
Êtes-vous ouverte aux retours de la part des interprètes ?
Oh, j’y suis tellement ouverte ! Je pense que c’est une part très importante du travail, surtout en tant que jeune compositrice. Ou même compositrice tout court. C’est important de tout savoir entendre, même ce avec quoi on n’est pas forcément d’accord ou qui semble un peu injuste, parce qu’il y a toujours quelque chose à en tirer. Parce que même si on ne va pas dans le sens de la personne, ça aide à comprendre où on veut aller avec l’œuvre. Mais souvent, c’est très utile, les retours. Je ne sais pas jouer de tous les instruments, donc si quelqu’un me dit « ceci ne marche pas », alors je crois la personne et je la remercie, puis je corrige. Et même pour les instruments que je connais, il y a toujours à apprendre.
Combien de temps faut-il pour écrire 5 minutes de musique ?
Oh, ça dépend du jour. Souvent, j’écris vite. Je peux écrire 5 minutes en une journée. Ce ne sera pas forcément de la bonne musique – mon processus est très intuitif. Peut-être que c’est pour ça que c’est rapide, je suis mon instinct, mes pensées. Et ensuite bien sûr, j’édite, je corrige, je réarrange, ce qui prend du temps. Mais tout ça, ça nous ramène à la question de la deadline : c’est elle qui tranchera si j’y passe une journée, une semaine ou un mois.
Comment gérez-vous le fait que quelque chose qui vous a pris tant de temps à écrire soit ensuite appris dans une tout autre temporalité par les interprètes ?
Je veux dire, si c’est une pièce sur laquelle je travaille depuis longtemps, comme une pièce pour orchestre qui est un gros-œuvre, et que l’orchestre y met tout juste les pieds, alors on peut se sentir très vulnérable. On se fait toujours une idée de ce à quoi ça devrait ressembler, puis on se retrouve face à des gens qui découvrent. Mais je me dis toujours d’avoir confiance dans le processus de travail. Ce sont toujours de bons musiciens, ils y donneront leur meilleur. Et ça finit toujours par bien sonner.
Quelles sont vos influences musicales ?
J’en ai tant ! J’ai grandi sans nécessairement écouter du classique constamment. Mon groupe préféré ce sont les Beatles. Et j’ai écouté beaucoup de rock, et du jazz, et même un peu de country en grandissant. Et de l’électro maintenant aussi. Mais mon compositeur préféré c’est Stravinsky. J’opte pour lui – mais j’adore avoir plein d’influences différentes.
Vers qui vous tournez-vous pour des conseils sur votre travail ?
Oh, bonne question ! Je suis toujours à l’école, techniquement. J’étudie à Yale maintenant et j’ai un mentor différent à chaque semestre, que je vois toutes les semaines, donc j’ai leurs retours. J’ai aussi des mentors comme David Ludwig à Juilliard, qui me connaît depuis mes 15 ans. Donc il y a des gens qui me connaissent depuis longtemps, qui comprennent qui je suis et ce que je cherche à dire. Une ressource précieuse aussi : mes amis non-musiciens. Ou ma meilleure amie qui est violoniste mais n’est pas compositrice. Donc je lui fais écouter une œuvre en cours d’écriture, ou bien à des membres de ma famille, pour recevoir leur feedback. Et ça m’aide beaucoup.
Quels sont les prérequis pour être une compositrice ou un compositeur ?
La curiosité. Un énorme prérequis. Il faut toujours être intéressé par les choses, poser des questions, vouloir explorer de nouveaux types d’art, de musique, rencontrer de nouvelles personnes. C’est une part essentielle du métier. Et tenir bien sur ses jambes aussi, justement au sujet du feedback. Il faut savoir en recevoir de façon constructive.
Mais toujours découvrir, c’est le meilleur moyen de prendre plaisir à avancer. L’endurance et la résilience sont aussi de bons ingrédients pour faire carrière dans cette voie.
Rencontrez-vous parfois l’angoisse de la page blanche ?
Ca ne m’arrive pas, en tout cas jamais sur une longue période. Quand je rencontre des difficultés sur une pièce, souvent c’est que je suis trop critique, ou que je ne me fais pas plaisir en écrivant. J’écris quelque chose qui n’est pas vraiment fidèle à moi-même. Je me tourne alors vers la lecture, la poésie, l’écoute de musique que j’aime, comme une playlist de mes chansons préférées. J’écoute ça et ça me rappelle ce que j’aime dans la musique. Ensuite mon état d’esprit change et je retrouve plaisir à écrire, et ça aide beaucoup.
Vous écrivez donc aussi du texte. Aimeriez-vous combiner ça avec l’écriture musicale un jour ?
Oui, d’ailleurs je l’ai déjà fait, mais de façons différentes. Par exemple, je mets une piste d’électro, j’ajoute une histoire qui se raconte, ou quelque chose pour une chanteuse ou un chanteur. Enfin, toutes ces façons d’incorporer de l’écriture. Ca m’amuse beaucoup, c’est le meilleur des deux mondes.
Quel conseil donneriez-vous à quelqu’un qui aimerait écrire de la musique mais s’en sentirait illégitime ?
Je dirais qu’on se sent tous comme ça parfois. Même les compositeurs qui ont beaucoup de succès se sentent parfois comme ça. Mais tout le monde peut écrire de la musique, vraiment. Si on est attiré par ça, si ça nous amuse, alors il faut se concentrer sur le fait de profiter, d’être curieux, d’apprendre. On peut y trouver tant de valeur et de joie !
Je pense que le bon et le mauvais n’existent pas dans l’art. Le bon, ce serait peut-être le plus honnête. Il ne faut pas s’arrêter au bon ou au mauvais, il faut juste écrire.